3. Vie économique

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La vie économique.

GIOPIC’ANTONE DELLA VERDESE NOTARIO A SANTO MICHELE Di NOCARIO

Outre le quotidien communautaire, l’étude des deux ceppi permet de cerner la personnalité et le rôle du notaire d’Orezza à la fin,du XVIIe siècle.

1 – Pratique notariale en Corse:

Au Moyen-Age, écrits notariés et administratifs incombent souvent aux ecclésiastiques-copistes, rares individus possédant le savoir. La période moderne masque une double mutation progressive : langue vulgaire et laics succèdent au latin et aux hommes d’église.

Témoin privilégié du quotidien, connaisseur des écritures et lois, conseiller juridique, le notaire représente un personnage estimé, influent pour  » il popolo « . D’où parfois son ambition de briguer un mandat communautaire ( exemple : podestat ). Ses registres mentionnent transactions, préoccupations, ambitions, contrats divers ( achats-ventes, testaments, alliances matrimoniales). Autant de renseignements pour reconstituer la vie d’une communauté à une époque donnée, ou le droit corse sous Gènes est régi par les « statuts civils et criminels de la Corse ». Ils réglementent notamment (a pratique notariale insulaire. La Sérénissime souhaite contrôler la profession pour garantir une rigoureuse authenticité.

Elle considère l’office comme un relais juridique, particulièrement dans les pièves de l’intérieur.

Le chapitre des statuts civils de l’île intitulé « De l’élection des notaires dans l’île » précise : « Les notaires que l’on fera dans l’isle de Corse devront être examinés par le lieutenant du Gouverneur et approuvés par le dit Gouverneur, et ne pourront prétendre au dit office, sils ne sont personnes fidèles et de bonnes moeurs, d’une condition honnête et bien famés… « .

L’usage voulait que le candidat notaire possède une fortune de 4 000 lires.

Le greffier de la juridiction examine chaque trimestre le ceppo qui, une fois rempli portera sa signature au bas de chaque feuillet. Lors de la remise d’un nouveau registre, il mentionne en première page les directives rédactionnelles à respecter. 1blheur au notaire faussaire ! Une faute grave et il risque la perte de son office, une lourde amende fiscale, voire l’ablation de la main droite ! (mettre une photo de Verdese, fief de la famille Della Verdese)1

2 – Portrait de Giopic’Antone della Verdese.

Son patronyme:

L’influence passée, présente de sa famille : benemeritas’ (6) ?) son patrimoine foncier, son statut, lui octroîent le privilège de posséder un patronyme (« casata »). Ses ancêtres ont opté pour leur paese d’origine.(La Verdese) comme la plupart des familles caporalines. (autre exemple local : la famille Campana). Elles se démarquent aussi « socialement » avec les caesani’ qui gardent terres et troupeaux d’autrui. Ces derniers se contentent » d’un mode de filiation (exemple : Filippo, fils de feu Giovan di Nocario). Aujourd’hui ce patronyme n’existe plus dans la région.

Sa formation :

La famille della Verdese apparait comme étroitement liée à la vie juridique locale.( d’autant que nous n’avons pas trouvé trace de notaire à la Campana, Nocario, l’erbaggio ).

En effet, Giopic’antone est le fils de Giacom’antone greffier de la juridiction qui examine et signe ses registres. De plus Giovan Francesco della Verdese (son grand père ou oncle? ) officie au sein de la même « villa della Verdèse » depuis au moins 1655 (Franciscorsa Référence HF 13 897 – 13 936; ‘ 4 317 – 14 556) jusqu’en 1692 minimum. Une dizaine d’actes préalablement rédigés de sa main sont confirmés, renouvellés, conclus par Giopic’antone.

Sans doûte le jeune clerc de notaire a-t-il été formé par ces deux personnes expérimentées, et fait association avec Giovan Francesco dans un querino dont ils semblent posséder le monopole notarial. Un apprentissage peut être perfectionné en étudiant Publication à Gènes en 1679) dans lequel Emmanuel Vignolo prodigue des conseils aux futurs notaires et s’insurge devant I état déplorable de la profession notariale en Corse ».

L’année 1679 semble marquer le début de son office. En effet, outre l’absence de ceppes plus anciens (perdus où inexistants ?), quelques indices appuient cette hypothèse.

(6) les personnes ayant mérité de la République parleur fidélité, leur aide…

Notamment l’emploi progressif d’abbréviations linguistiques totalement absentes les premiers mois de l’année 1679 (exemple : Giovan qui devient Gio : notaro -> n° ). La multiplication de ces dernières dévoile une assurance grandissante avec le temps et l’expérience.

Langue utilisée :

Le XVlème siècle voit l’usage du latin progressivement abandonné par les notaires corses au profit de l’italien -moderne » ou toscan. Dans les deux registres étudiés, le toscan semble cohabiter avec des particularités linguistiques locales. Caractéristique courante chez les notaires du Nord-Est La lettre « e » remplace souvent la lettre « a » (exemples :Merco pour Marco, stente pour stante7*) On emploie aussi fréquemment le « V » pour « B » (exemple: Vattista pour Battista)

La langue parlée où écrite est un moyen de communication vivant, évoluant, s’enrichissant avec le temps, les influences extérieures. Elle peut parfois dépérir sans action de promotion, diffusion. Les Ceppi à travers les siècles véhiculent les origines et les évolutions du Corse actuel. L’histoire a mélé un dialecte local(?) avec le latin, le ligure, le toscan et d’autres langues des puissances méditerranéennes et a ainsi créée une langue à part entière. Les registres du XVllème siecle dévoilent aussi les premières disparités linguistiques Nord-Sud et micro-régionales.

Le rédactionnel : Comment GIOPIC’ANTONE rédige-t-il un acte notarié?

La pratique notariale comme nous l’avons vu précédemment comporte des règles rédactionnelles rigoureuses, décrites dans ce nouvel extrait des statuts de Corse.

« Actes, testaments, procurations et autres écritures publiques gu’ils feront, faisant mention non par chiffres de l’année, du mois, du jour et de l’heure mais en toutes lettres et sans laisser aucun blanc d’une écriture à l’autre exprimant distinctement le nom et surnom des témoins… « .

L’acte notarié débute par une formule incantatoire donnant un caractète sacré aux écritures et à la transaction conclue: « In nomine domini amen ».

Le notaire transcrit ensuite le lieu (exemple : « in piazza publica di santo Michele »), jour, mois, heure, peu précise du fait des nombreux déplacements et l’emploi d’un cadran solaire mural (exemple: » levato il sole circa’; « ora di compieta circa’). Puis apparaissent le prénom, nom ou filiation des protagonistes, les lieux de résidence, la nature de l’acte et ses clauses relatives. Enfin, on nomme les trois témoins ( cinq pour les testaments ), leur lieu de résidence souvent identique au lieu de rédaction.

Aucun des 816 actes répertoriés ne comporte de signature ou simple croix des parties en présence ou témoins. Ce qui montre l’ampleur de l’illétrisme, même dans les couches sociales dites « élevées », particulièrement dans les zones montagneuses.

L’acte se conclue par la signature distincte du notaire. Celui-ci se déplace beaucoup, là ou l’on sollicite ses services, de maison en maison, de village en village, à pied ou à dos de de mulet.Aussi, vraissemblablement priviligie-t-il l’emploi d’un -librettos » ou « manoaletto » pour la prise de notes.

Afin d’éviter le transport du précieux registre et d’éviter hésitations et erreurs. II est difficile, par exemple, de retranscrire directement -l’ultima volonta » d’un testataire mourant « malato in letto di febra ». Une fois son scagno9 * regagné, le notaire recopie tranquillement les actes de la journée sur son ceppo, d’où I absence de rature, rectification en marge.

Notariat et mandats communautaires .

Nous avons vu le rôle et le poids du notaire dans la vie et la mentalité villageoise. Une fois bien installé, sa clientèle constituée, il est courant de le voir s’impliquer dans la gestion du quotidien communautaire et briguer (e suffrage des personnes cotoyées chaque jour de par sa profession. De légitimes ambitions naissent avec l’expérience, I estime, la réputation grandissante. « La magiore parte delli huomini della Verdese e lo Fossato » choisit Giopic’antone della Verdese comme podestat (une attestation qu’il délivre et rédige lui-même le 8 septembre 1681 nous l’indique).

Ce mandat achevé, il officie ensuite comme « capitano delle milisie »,chargées de protéger les biens de la « podesteria »_ Le procès verbal de l’élection daté du 24 juin 1684 est rédigé de sa propre main.

La fierté de représenter les siens ne constitue pas l’unique attrait des postes de représentativité. Au prestige s ajoute le droit, le privilège envié, recherché et très réglementé de porter les armes.

II semble que dans un souci de vérité, d’honnêteté, Giopicc’antone préfère, durant ces deux années en tant que podestat, laisser les « padri di commune » (ses adjoints) délivrer l’attestations et autres décisions. Peut-être fait-on également appel à un notaire de l’extérieur ? En effet, son ceppo ne laisse apparaître que deux fois son nom comme podestat : pour une attestation de propriété de vache le 8 septembre 1681 ainsi que pour le procès verbal de la « taglia » le 8 août 1683.

II apparait que le personnage s’implique de manière importante aussi bien au niveau juridique que de la »comonita ». Ainsi le notaire officialise, conseille, voyage, représente.

Répartition des actes notariés selon leur nature et les années 
nature
des actes
1679 1680 1681 1682 1633 1684 1685 1686 1687 1688 1689 1690 1691 1692 total %
achat
ventes
19 27 23 13 13 15 14 12 11 11 10 14 26 1 209 25,61
paiements
rembourst
6 22 12 9 14 15 8 8 8 9 8 16 22 0 157 19,24
reconnais
de dettes
4 14 11 4 9 7 4 4 4 7 3 7 24 0 102 12,50
mariages
dots
2 2 4 2 1 1 12 8 3 2 10 14 9 0 70 8,58
attestations 6 4 2 2 8 5 4 2 0 6 7 7 7 4 64 7,84
procurations 3 5 4 2 1 2 2 5 1 2 3 3 2 0 35 4,29
testaments 0 1 1 2 2 3 10 2 2 0 5 2 3 0 33 4,04
compromis 0 3 0 2 0 7 1 3 0 3 1 2 2 0 24 2,94
intérêt
général
3 4 2 3 1 1 1 3 1 0 1 2 1 0 23 2,82
donations 3 1 1 4 0 2 1 2 1 1 0 1 3 0 20 2,45
justice 1 1 3 2 2 3 0 0 1 2 1 1 2 0 19 2,33
élections 3 3 0 2 1 3 0 1 0 1 1 4 0 0 19 2,33
échanges 0 3 1 3 4 1 0 1 0 1 1 2 1 0 18 2,21
saisies 3 0 1 0 1 2 0 1 0 0 0 1 0 0 9 1,10
divers 3 1 0 0 0 1 1 0 0 0 0 0 o 0 6 0,74
baux
cheptel
0 0 0 0 0 0 0 0 0 1 0 2 1 0 4 0,49
rupture
accords
2 0 0 0 0 0 0 1 0 0 0 1 0 0 4 0,49
total
année
58 91 65 50 57 68 58 53 32 46 51 79 103 5 816  

 

Répartition géographique des actes notariés :

 

Où Giopic’ Antone della Verdese officie-t-il ?

Le *notaro » officie avant tout « alla Verdese » (41,79% des actes notariés). En effet, cette « villa » abrite son office ou « scagno ». De plus, d’après les différents recensements démographiques effectués au cours de la période moderne, ce village regroupe la « cominata » la plus importante du querino di Nocario ». Ce qui constitue un potentiel de clientèle majeur le pour le notaire des lieux (228 âmes en 1729).

La « piazza della chiesa di Santo Michele  » est également un lieu privilégié afin d’entériner une transaction (19,65% des actes notariés y ont rédigés). Car, outre sa fonction d’église paroissiale (chiesa della parocchia di Santo Michele di Nocario), le site est un véritable carrefour routier construit à égale distance des différents villages du querino. Ce qui rassemble, regroupe les habitants « della parocchia » lors des messes ou assemblées villageoises, favorise de ce fait les contacts, les échanges, les discussions, voire les accords entre individus.

Giopic’ Antone della Verdese se rend aussi régulièrement dans les villages du querino. On remarque que le pourcentage des actes notariés est lié à l’importance démographique du lieu. Ainsi, le notaire se rend davantage alla Campana ou a Llerbaggio qu’à Celle ou à lo Fossato, beaucoup moins peuplés que les deux premiers villages cités. Le notaire aura plus de chance de travailler dans un lieu densément peuplé plutôt que dans un village regroupant peu de fuocchi.

L’officier public exerce aussi dans un rayon de plusieurs kilomères autour de son office de Verdese, en dehors des limites du querino. Ainsi, vingt deux actes sont rédigés de sa main « alto covento d’Orezza » (2,74% des actes notariés). Ce haut lieu religieux de la piève d’Orezza, constitue un lieu de rencontre privilégié, situé à mi-distance entre Piedicroce (village peuplé de l’époque) et Campana. Comme l’église Santo Michele domine, le couvent San Francesco d’Orezza possède les mêmes caractéristiques de lieu stratégique et rassembleur.

Sur son mulet, le notaire apparaît comme un infatigable voyageur, répondant aux sollicitations d’une clientèle située dans le querino, mais aussi dans la piève entière (Pedi la Croce, Carchetto, Piezzole…).

Sa présence en ces lieux relativement éloignés de sa juridiction s’explique, soit parce qu’un des protagonistes est originaire du querino di Nocario, soit parce que les deux parties en présence font preuve d’une méfiance à l’égard du notaire de leur village.

Enfin l’on note que si Giopic’Antone ne « franchit » pas, dans le cadre de sa profession, les limites du querino, une partie de sa clientèle, quant à elle, vient parfois de très loin solliciter ses services et connaissances (exemple : des clients de Bastia et des pièves d’Ampugnani ou d’Alesani).

ou giopic’antone della verdese officie-t-il ? 
Lieux nombre d’actes notariés %
Verdese 336 41,79
Santo Michele 158 19,65
La Campana 75 9,33
lerbaggio 75 9,33
lo petricaggio 25 3,11
covento d’Orezza 22 2,74
Nocario 22 2,74
le celle 20 2,49
lo pedi lo pertino 18 2,24
lo pedi la croce 14 1,74
pastoreccia 8 1
lo fossato 8 1
carchetto 7 0,87
Piedi di d’Orezza 4 0,50
la ponticaccia 3 0,37
la fontana d’Orezza 2 0,25
le piezzole 2 0,25
le franco laccie 2 0,25
ferera d’Orezza 1 0,12
campodondico 1 0,12
castello d’Orezza 1 0,12
21 lieux différents 804 100

 

Répartition des actes notariés selon les moments de la journée :

Quels moments de la journée Giopic’Antone della Verdese officie-il ?

Certains moments de la journée apparaissent plus propices que d’autres à l’officialisation d’un accord ou d’une décision.

Ainsi, une grande partie des actes notariés sont rédigés en dehors des heures de travail (exemples : « alluscita della Santa Messa »; « a mezogiorni. et notamment en soirée, une fois la journée de labeur achevé (exemples : « ora di vesperi » ; « ora di compieta’).

Par conséquent, ce sont des raisons pratiques avant tout, qui les guident les protagonistes vers le notaire, ou « facilitent  » la visite de ce dernier.

Les deux moments privilégiés se situent : « all’uscita della Santa Messa ou -detta la Santa Messa » (17,1 % des actes notariés) et « l’ora di compieta (17.9% des actes notariés) ou « journée accomplie ».

Pour le premier moment, nous avons vu le rôle rassembleur et géographique d’un édifice religieux. En ce qui concerne le second moment, l’explication apparait logique. En effet, la fin de la journée représente l’instant propice à la discussion et à la rédaction d’un acte notarié, une fois le travail accompli. De plus, les protagonistes ont eu l’espace d’une journée afin de réfléchir à d’éventuelles clauses particulières.

Le notaire n’a pas d’horaires de travail précis. Sa journée peut ainsi débuter bien avant l’aube, pour s’achever à « mezanotte ».

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