1. Le querino de Nocario

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Puis vient la piève d’Orezza, très étendue, qui compte pas moins de mille feux, un grand nombre de lieux habités et un monastère de frères mineurs. le premier village ou lieu habité s’appelle la CAMPANA. Puis viennent PONTICAGIA, lo FOSSATO, le bulianache, le celle, lo POGGIOLO, Nocario, AQUAFREDULA, lo ZUCCARELLO, ERBAGGlO, PITRICAGGIO, VERDESE. La piève a des châtaignes en très grande quantité que depuis peu de temps les hommes greffent et domestiquent, ce qui ne se fait en aucun autre endroit de l’île. ils vivent d’ailleurs du produit de ces châtaigniers. Ce sont des hommes très industrieux qui s’emploient à vendre des vêtements de laine et de lin, des chaussures et autres marchandises. Il en sort aussi quelques bons soldats.  Agostino GIUSTINIANI (1470-1530) Extrait du « Dialogonominato Corsica ».

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La commune de Nocario

 

1 – Localisation dans l’espace :

Les villages cités par le célèbre évêque chroniqueur constituent au XVll ème siècle le « querino di Nocario » regroupé autour de l’église paroissiale Santo Michele (« Comonita di Santo Michele di Nocario »). La paroisse rattachée au diocèse d’ALERIA se situe au pied du mont San Pedrone ( 1767 m d’altitude ), au sein de la piève d’Orezza ( actuel canton de Piedicroce ), au nord-est du regno di Corsica » (« di qua da monti »). Cette dernière au coeur de la Castagniccia ( Terre des châtaigniers ), Berceau des révolutions, foyer industriel majeur jusqu’au début du XXème siècle, est entourée par cinq pièves. Les pièves d’AMPUGNANI au nord, d’ALESANI au sud, VALLERUSTIE à l’ouest et les pièves côtières de TAVAGNA et MORIANI à l’est ( Mouillages de San Pellegrino et Padulella )

2 – Implantation et développement des communautés :

Les archives pisanes renferment un document attestant l’existence des villages de Nucario, La Capanna, La Verdese et Erbaia dans la piève d’Orezza au XIe siècle. Sous la forme d’une donation, le 6 mars 1021, Ugone Marchese, seigneur de Corse, cède à l’abbaye Santo Mamiliano de Monte Cristo (2), diverses possessions (vignes, châtaigniers, champs, églises) situées dans les villages ci-dessus, ainsi que dans la piève voisine d’Ampugnani. L’article extrait du « Bulletin de la société des Sciences Historiques et Naturelles de la Corse », (volume 4 pp.489-491, imprimerie Ollagnier, Bastia -1987-) traite et traduit le document original en langue italienne. Outre l’existence dès le Moyen Age central des villages composant le querino de Nocario, l’acte de donation révèle la culture de la vigne, du châtaignier, d’arbres fruitiers, du noyer. (2) Monastère situé sur un îlot au sud de l’île d’Elbe . Au cours du Moyen Age central, des groupes humains tendent de plus en plus à fuir les maux de la plaine : raids sarrasins, épidémies, famine. Ils remontent la vallée du Fiumaltu et s’amalgament peu à peu aux rudes bergers et paysans de l’intérieur. Sur des sites défensifs privilégiés ( pitons rocheux, sommets de crêtes ) se développent autour des antiques  » casatorre « de véritables villages forteresses .. bientôt ceinturés de cultures étagées ( » e piane « ), fruits de la sueur, du labeur des hommes. Sur les pentes de l’imposant massif ( entre 400 et 750 m d’altitude ), terre de prédilection pour (l’agriculture et la transhumance estivale, au nom de l’intérêt général, les communautés se regroupent autour de l’église mère de la paroisse : Santo Michele. Et ce afin de former une seule et même  » comonita  » : Le querino de Nocario. Dès lors, des industries de type familial se développent ( chaque village ayant sa spécialité ). Ainsi, châtaignes séchées. objets artisanaux de bois ou de fer sont vendus ou échangés à travers la région, jusqu’aux mouillages côtiers par des muletiers ambulants originaires des différents villages composant le querino.

3 – Les différents villages composant le querino description, caractéristiques :

Après avoir emprunté de sinueux et escarpés chemins muletiers remontant le cours du Fium’altu, le voyageur découvre au pied du majestueux relief du San PEDRONE une « anse  » resserrée entre deux éperons naturels. Dans un premier temps apparaît la Verdese ( 480 m d’altitude ). Sur le flanc d’une crête, isolé par rapport aux communautés voisines. le site surplombe les basses terres du cirque d’Orezza. Au centre d’une structure en gradins émerge le campanile baroque de l’église dédiée à San Nicolas La  » giuridisione  » ( ou  » teritorio « ) comprend également lo Fossato sur le flanc du relief opposé. Les ruines qui subsistent laissent apparaître un habitat dispersé ; chaque maison ( 6 ou 7 au total ) dominant sa voisine, en contrebas de la Campana. Un ruisseau sépare naturellement lo Fossato et la Verdese. Au sommet de cette même crête (600 m d’altitude), Lerbaggio (3) (actuel hameau de Nocario) apparaît comme le meilleur site défensif et le plus ancien du querino. Au Moyen Age, l’église romane de Santo Michele était associée à Lerbaggio. Jusqu’à l’entre deux guerres, la fabrication des chaises faisait la renommée de cette communauté. A flanc de versant, Nocario étale sa structure linéaire. Au XVllème siècle, son podestat (l’équivalent du maire actuel) gérait également le quotidien de Lerbarggio, la Ponticaccia, le Celle et Petricaggio (hameau aujourd’hui de la commune de Nocario). On confectionnait à proximité de l’église Sainte Barbe ustensiles en bois, bâts, tamis, vans. De plus, on pratiquait encore il y a peu, dans ce village, l’élevage des porcs. Petricaggio (4) , véritable  » village amphithéâtre apparaît comme le site le moins protégé, le long d’une ligne de crête, en fond de vallée. La chapelle Saint Jean Baptiste symbolise la limite avec le hameau Le Celle (« les cieux « ), prolongement urbain de Petricaggio. Les habitations au fil des constructions par « palier » semblent se rapprocher toujours plus des cieux. Sur la crête sud, s’étire la Campana ( 746 m d*altitude ). Fief de la famille Caporaline, affairiste du même nom, qui compte nombre d’illustres personnages ayant exercé les fonctions de podestats, nobles, maires… L’activité, le dynamisme de ses marchands muletiers ambulants, était connue dans la Corse entière, tout comme son industrie du bois et du fer. En outre, son église abrite le plus ancien orgue insulaire daté du XVll ème siècle. A équidistance de chaque « paese » est implantée l’église baroque de San Michele, sur l’antique emplacement d’une chapelle romane (Santo Michele d’Erbaggio). Routes, pensées religieuses et politiques convergent depuis toujours vers ce véritable carrefour de la vie quotidienne du querino, théâtre des « vedute » locales, votes, élections, débats communautaires). Une « casaccia » (oratoire de confrérie), actuelle mairie de Nocario lui fait face. (3)(4)(le notaire de Verdese utilise deux orthographes différentes pour ce village : »Lerbaggio » ou « Lherbaggio » homonyme de Pietricaggio d’Alesani) Son style architectural semblable à l’église indique que sa construction est sûrement contemporaine à celle de l’édifice religieux. Un souterrain relie les deux monuments. Le quotidien religieux, communautaire était également influencé par le « covento » d’Orezza dominant le querino et l’ensemble de la vallée. Ce monument religieux baroque fut fondé par les franciscains à la fin du XVème siècle.Bâti entre Piedicroce et Campana, il abritera trois siècles plus tard les moments phares de l’histoire insulaire (notamment la « Cunsulta » des théologiens en 1731, la déclaration d’indépendance de 1735…). Sa construction avait pour but de diffuser le message chrétien. De plus, il fut à l’origine de la vocation des prêtres. De ce haut lieu de l’histoire révolutionnaire ne subsistent que le campanile et des pans de murs. seuls vestiges au lendemain du bombardement allemand de 1943.

4 – Ruine économique, démographique et perspectives :

De l’édifice économique bâti à travers les siècles par les « orenzicchi », il ne subsiste que des vestiges lézardés par les aléas de l’économie, l’exode rural, l’abandon. Ainsi, moulins, séchoirs, châtaigneraies n’abritent plus que les esprits du passé. Toutefois, quelques irréductibles artisans, héritiers de ce riche passé, de ce patrimoine historico-culturel, de ce savoir faire, ne renoncent pas. Ils perpétuent la mémoire de ces lieux. Le renouveau de la région passe peut-être par la redécouverte, la préservation, l’exploitation de ce riche passé historique et culturel. II constitue un atout majeur dans une période d’explosion » du « tourisme vert ».

5 – Toponymie des villages du querino de Nocario :

La toponymie représente une part du patrimoine culturel et insulaire, développé au sein des villages montagnards. D’après un usage séculaire, nos ancêtres désignaient les noms de lieu selon les caractéristiques du site (exemple : « Campu Pianu »), dressant ainsi des « repères géographiques virtuels » connus de tous les habitants d’un village. Le tableau ci-dessous dresse l’origine des noms appartenant au querino de Nocario. Si I’on assiste au lendemain de 1769 à une « déformation » des noms corses par l’administration française (exemple : La Verdese Verdeze, Nocario devient Nocari), actuellement un effort pour restituer les noms originels porte ses fruits. Ainsi, nombre de communes, petites ou grandes, réalisent un effort de double signalétique, associant le Corse et le nom « franco-italien » si l’on peut dire.

Tableau de données

Nom d’après les ceppi de Giopic Anton Della Verdese

Nom actuel mentionné sur
les documents administratifs

Nom Corse

Origine

Orezza

Orezza

Orezza

«Ora» Lieu frais, ombre avec brise

La Campana

Campana

A Campana

«Campana»
cloche

Le Celle

Celle

E Celle

«Cellu » ciel ou cella

L’Herbaggio

Erbaggio

L’Arbaghju

«Arbaghju»Herbage

Lo Fossato

Hameau
en ruines

U Fusatu

« In Fussa »embourber

Nocario

Nocario

Nucariu

«Nocca»:Ellébore

Lo Pietricaggio

Petricaggio

U Petricaghju

«Petricaghju»Lieu pierreux

La Verdese

Verdese

A Verdese

«Verdese» pays verdoyant

 

Bref aperçu du contexte politique, démographique, économique et religieux de l’île à la fin du XVIIe siècle-

Fermons un instant les yeux afin d’effectuer un voyage temporel trois siècles auparavant, à la fin du XVllème siècle. Voici près de quatre siècles que la Sérénissime République de Gênes administre le stratégique « regno di Corsica » (avec un intermède effectué par l’office de Saint Georges entre 1453 et 1562). Son dessein consiste avant tout à contrôler un site stratégique majeur en Méditerranée occidentale, plutôt que de le développer. D’autant que Gènes devenue puissance maritime de second plan, se trouve prise en tenaille entre un protectorat espagnol de plus en plus envahissant, et un blocus maritime du roi Soleil de plus en plus pressant. Le Sénat ligure veille sur 120 000 sujets insulaires environ, disséminés à travers 66 pièves (division administrative) et cinq diocèses (division religieuse). A la tête de l’administration génoise dans l’île se trouve le Gouverneur au mandat biennal. Patricien gênois, élu par le sénat, II concentre tous les pouvoirs (militaire, judiciaire) depuis son palais de la Bastia, capitale « del regno ». Afin d’assurer le maintien de l’ordre et les récoltes fiscales, il s’appuie sur une administration modeste : greffiers, « bargelh » , garnisons chargés de faire respecter les lois régies par les « statuts civils et criminels de la Corse »(1571). Véritable « vice roi » de l’île, il ne rend de comptes qu’au Magistrato di Corsica (sorte de ministère des affaires corses). Ce dernier s’inquiète en particulier de voir les registres de la République dévoiler chaque année une montée (?) des homicides. Le phénomène concernait plus particulièrement l’intérieur jugé « rude et sauvage », opposé aux présides côtiers « civilisés ». Seules les familles Caporalices insulaires, influentes, soucieuses de leurs privilèges, peuvent briguer des postes de représentativité ( podestats, nobles 12 ), offrant exonération fiscale et port d’armes. En outre; ils constituent un relais du pouvoir génois dans les communautés villageoises. La majorité des « feux » (familles) ne connaît qu’une économie de substance, agro-pastorale. Disettes et épidémies sont courantes. Aussi au milieu du XVllème siècle, Gênes élabore un énième et ambitieux plan de mise en valeur agricole « per fecondare e migliorare » notamment la Castagniccia. Les commissaires aux cultures en alternance encouragent où obligent les sujets insulaires à planter des arbres (delle cinque spezie’) à coup de privilèges ou de représailles. Et ce d’autant plus que l’office de l’abondance génoise ne peut compter sur ses ravitaillements siciliens, perturbés par les flottes françaises et barbaresques. Le domaine de la sécurité attire également l’attention du Sénat. En effet, malgré la ceinture de tours littorales, les « diaboliques » barbaresques perpétuent leurs raids dévastateurs sur le littoral. De plus ils n’hésitent pas à mener des incursions vers l’intérieur en remontant le cours des « fiumi ». Du point de vue religieux, légats pontificaux, ordres religieux(notamment les franciscains) continuent à sillonner les chemins muletiers du « Di qua da monti » (nord) et « Di la da monti » (sud), afin d’affirmer le message chrétien dans une terre où les pratiques « païennes « sauvages persistent, voire s’assimilent aux pratiques chrétiennes, avec !e concours de « prêtres » dont les mœurs diffèrent peu de ceux des populations rurales. En outre, le courant architectural baroque touche le nord de l’île (particulièrement Bastia et la Castagniccia), comme en témoignent les rénovations. édifications de campaniles, églises aux décorations intérieures parfois somptueuses. Tel est le tableau général de la Corse à la fin du XVIIème siècle. Une période qui apparaît comme « charnière » : Un siècle après SAMPIERO CORSO (1571), au cœur d’une ère de développement économique, à la veille des révolutions (1730), déjà des troubles liés à la fiscalité éclatent, particulièrement dans le Taravo (1690), terre du châtaignier comme l’Orezza.

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